Pénurie d’œufs : une crise plus profonde qu’il n’y paraît

Publié : 11h33 par Alicia Méchin

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Depuis le week-end dernier, de nombreux consommateurs ont constaté des rayons clairsemés dans les supermarchés et une offre réduite sur les marchés : les œufs se font rares.

Cette pénurie, loin d’être ponctuelle, inquiète autant les ménages que les professionnels de la restauration. Selon les producteurs, la situation pourrait durer encore longtemps, voire s’inscrire dans la durée.

Mais quelles en sont réellement les causes ?

À première vue, les explications les plus fréquemment avancées semblent évidentes. Certains évoquent la grippe aviaire, qui a durement touché les élevages ces dernières années, tandis que d’autres pointent une hausse de la consommation, notamment liée à l’inflation. Les œufs, source de protéines bon marché, sont devenus un produit de substitution pour de nombreux foyers cherchant à réduire leur budget alimentaire. Pourtant, ces facteurs, bien que réels, ne suffisent pas à expliquer l’ampleur et la persistance de la pénurie actuelle.

Un élément moins visible, mais déterminant, joue un rôle central : la législation européenne sur le bien-être animal. Depuis 2012, les cages dites « classiques » pour les poules pondeuses sont interdites par un règlement du Conseil de l’Union européenne. Cette décision a contraint les éleveurs à transformer profondément leurs modes de production, en passant soit à des cages aménagées, soit à des systèmes alternatifs comme l’élevage au sol ou en plein air.

Cette transition, engagée depuis plus de dix ans, s’est accélérée avec de nouveaux objectifs ambitieux. Un cadre fixé à l’horizon 2024 prévoit que 90 % des poules pondeuses soient élevées hors cage d’ici 2030. Pour les producteurs, cela implique une réorganisation lourde des exploitations, des investissements coûteux et une baisse mécanique de la densité d’élevage possible. Autrement dit, à surface égale, il est aujourd’hui impossible de produire autant d’œufs qu’auparavant.

Si cette réglementation vise à améliorer le confort et le bien-être des animaux — un objectif largement soutenu par l’opinion publique — elle a aussi un effet direct sur l’offre. La production est devenue structurellement plus limitée et plus chère. Ainsi, même en l’absence de crise sanitaire majeure ou de pic exceptionnel de consommation, le marché se retrouve sous tension.

La pénurie actuelle n’est donc pas seulement conjoncturelle. Elle est le résultat d’un choix politique et sociétal assumé, qui façonne la filière depuis plus d’une décennie. Comprendre cette réalité permet de mieux appréhender les difficultés rencontrées aujourd’hui et d’anticiper celles à venir, dans un contexte où les exigences éthiques et environnementales continueront de transformer l’agriculture européenne.

 

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